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LES
PLUS EXCLUS DES EXCLUS
Il faut commencer pour faire rappeler aux Français ici présents une citation de léminent médecin Brésilien Vital Brasil, qui à loccasion de parler pour la première fois à des gens de langue française a dit: "Je vous prie des excuses par quelque dommage que je puisse faire à la grammaire, vu que je parle dans une langue qui nest pas la mienne et qui, tel que vous en vous rendrez compte dans quelques instants, peut-être nest pas non plus la vôtre."
La seule consolation que mapporte la présente circonstance dun dialogue pluri-national cest de mimaginer que peut-être quelques uns des gens dAfrique, dAsie et de lAmérique qui mécoutent finiront par croire que je vous parle en Français. Le sujet que jentends proposer à vos méditations vous paraîtra peut-être étrange. Dans un colloque dedié aux souffrances des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards soumis à dinjustes exclusions et discriminations, il est donné par pressuposé quon parle toujours de minories qui protestent de la justesse de leur cause, pour faire valoir leurs droits. Le groupe exclu dont jentends vous parler, par contre, cest la large majorité de lespèce humaine. Ce qui est le pire, il ne se compose que de gens qui ne protestent jamais, qui ne sexpriment jamais que par un silence que nous prennons volontiers pour de lapprobation ou de lindifférence. Jentends vous parler des morts, des hommes des temps passés. Bien que ce soit vrai quils sont les plus inermes de toutes les créatures, ils nauraient que faire dans ce colloque si leur exclusion du dialogue humain nétait pas, à mon avis et tel que jentends vous faire voir si vous me le permettez, le modèle même, larchétype de toutes les formes modernes dexclusion et de discrimination. Il-y-a beaucoup de traits qui marquent notre siècle dune empreinte qui le singularise entre tous, mais le plus profond cest sans doute le changement radical de latittude des hommes envers le passé. Ce changement-là a été préparé depuis lavènement de lhistoricisme, mais il na atteint sa plenitude quau XXe. siècle. Lhistoricisme nous a appris à "relativiser" les idées les ramenant chacune à son "époque", doù elles ne pouvaient sortir que dans la condition de témoins détats desprit qui ne reviendraient jamais. Il nous a appris à voir les idées et les croyances des gens de jadis comme des specimens dune espèce décédée. Il nous à appris à ne chercher plus à être dans le vrai, mais à être "de notre temps". Avec Karl Marx lhistoricisme n´est plus un simple cadre de référence théorique et devient une force agente, qui modèle le monde à son image: limage dun fluxe temporel absolutisé, qui porte un dégât à la signification des idées jusquà en faire des simples émanations gazeuses du fait accompli. Les opinions et les croyances des hommes dautrefois, on nen a plus à discuter, à en juger le vrai ou le faux: on les explique en fonction des états de choses qui nont rien à voir avec leur contenu, mais qui sont censées les avoir "produites" du dehors par une sorte de "sympathie" magique entre les structures majeures de la societé, de lHistoire ou du psychisme, et ce qui chaque homme croit penser librement. On explique des théorèmes de géométrie par la lutte politique, les mètres de la poésie par des interêts de classe. On est bien loin des temps où Saint Thomas pouvait lire les textes dAristote tels que sils vénaient de parâitre et les discuter face-à-face pour en séparer le vrai et le faux, le meilleur et le pire. On ne pose jamais son regard sur le sujet des écrits anciens: on vise toujours à côté, on ne vise que les causes qui sont censées les avoir produits et "l´explication" quon peut en donner. Avec lavènement de la psychanalyse, ce désir de viser à côté va plus loin encore: devant un homme qui éssaie de nous communiquer les contenus de sa conscience, on ne vise que les contenus de son inconscient qui souvent nont rien à voir avec ce quil veut nous faire voir. Depuis lors, le progrès des méthodes et des théories des analyses péjoratives de Nietszche jusquau déconstructionisme na fait que nous mener chaque jour plus loin du point focal visé par les hommes dont les actions et les mots nous professons détudier et de comprendre. Le désir de voir les grandes structures et les cycles majeures par dérrière les faits et les hommes singuliers est certes quelque chose de légitime, voire de louable. Mais souvent cette impulsion nous mène à faire des hommes des temps passés des purs objets de notre recherche, en nous faisant oublier qu´ils sont des hommes, cest à dire, des interlocuteurs légitimes qui ont le droit de nous parler dégal à égal. Il nest pas lobjet de la présente communication de vous décrire ce long processus de transformation de notre image des hommes dautrefois. Vous la connaîtrez peut-être mieux que moi-même. Ce que jentends faire cest de la faire voir en tant que forme dexclusion le fait dune époque qui se croit assez bonne pour savoir des autres beaucoup plus quelles nen savaient elles-mêmes, ainsi que le supérieur connaît linférieur mieux que lui-même. Pour entreprendre cette esquisse de notre image des temps passés sub specie exclusionis, je vais commencer par un survol dune constante des rélations entre les gens de notre espèce: la reciprocité.
1. RÉPONSE ET EFFET D'où vient la satisfaction que nous éprouvons lorsqu'une fleur que nous avons plantée éclôt, lorsque le chien que nous appelons par un sifflet vient se coucher à nos pieds? Ne s'agit-il pas de réactions normales et prévisibles au simple déchaînement d'un mécanisme de cause et effet? Pourquoi alors ont-elles plus de signification pour nous que le ronflement de l'automobile lorsque nous faisons marcher son engrenage, que le changement de l´écran de l'ordinateur lorsque nous touchons le mouse? C'est que là, chez elles, nous pouvons entrevoir toute la distance qui sépare un effet d'une réponse. Cette dernière peut toujours être niée, elle peut arriver différente de ce que nous lattendions et elle est quelque chose de plus précieux que la manifestation de notre simple pouvoir de produire des effets. En tous cas les où elle répond à notre attente, elle nos semble être comme la retribution dune attention amoureuse. Nous nous apercevons que derrière elle il existe une décision, l'exercice d'une liberté, un consentement qui manifèste une harmonie et une gracieuse compréhension mutuelle entre nous et le monde. À cause de cette même raison, nous sommes plus patients avec le chien désobéissant ou avec la plante qui s'attarde à pousser qu'avec le moteur qui ne marche pas ou avec l´écran d'ordinateur qui "congèle". Cela provient de la nature même des informations que nous donnent leur refus de nous obéir: lautomobile, lordinateur qui ne marchent pas ne nous informent que de leur propre état. Le chien qui se dérobe expresse quelque chose qui est comme son opinion à notre sujet. Il nous juge, tandis que la machine ne juge que soi-même. Une réaction s'approche d'autant plus d'une réponse et se distingue d'autant plus d'un effet de par sa compléxité, donc la plus grande imprévisibilité du sujet, sa liberté de nous accepter ou de nous refuser. Donner ou nier des réponses c'est propre de l'être vivant. C'est pourquoi la capacité de prévoir des réponses est considérée une habileté supérieure, et plus proche de l'idéal de la sagesse, que la simple connaissance de rélations de cause-et-effet. Donc, toute connaissance de l'être humain par l'être humain entraîne toujours, à un certain degré, la possibilité au moins de conjecturer ses réponses, mais aussi l'impossibilité de les prévoir avec une telle exactitude qu'elles aient pour nous une signification inférieure à celle de l'obéissance du chien ou du fonctionnement régulier d'un ustensile électronique. Chez l'être humain, l´imprévisibilité absolue coïncidirait avec la totale manque de connaissance à son sujet, la prévisibilité absolue avec la suppression de son statut humain, avec sa réduction au substratum biologique de son hominité. C'est parce que les réponses d'un être humain peuvent être variées qu'elles ont à notre avis une signification. C'est parce que cette signification ne peut pas varier au-dehors de la gamme admise par l'acte ou par la parole qui la suscitent qu'elle nous est compréhensible, en principe ou de jure, et c'est le fait de devoir être compréhensible qui nous permet, quand elle ne l'est pas, de la juger absurde. À cause de toutes ces raisons, on ne peut pas admettre comme douée du sens aucune idée ou aucune croyance à propos de l'être humain qui n'implique pas, à un certain degré, l'intérêt par la réponse qu'il est censé leur offrir. Si j'ai une opinion sur un certain individu, mais il m'est absolument impossible de prévoir ce que, lui, il penserait sur celle-ci, alors elle ne contient effectivement aucune connaissance à propos de lui, elle laisse échapper totalement son objet, elle ne sort pas du cercle d'immanence où je compare les images différentes que j'ai de moi-même les unes avec les autres.
2. RECIPROCITÉ ET BILATERALITÉ ATTRIBUTIVE Il-y-a donc, dans la connaissance de lêtre humain par son prochain, toujours ladmission dun certain degré de reciprocité, soit positive, soit négative. Je connais un homme dans la mesure où je sais que lhorizon de ce quil sait de lui-même est égal, plus grand ou plus petit que celui où je le vois. Dans aucun cas celà est plus évident que dans la radicale discordance. Savoir que je ne suis pas d´accord avec quelquun cest savoir quil n´est pas d´accord avec moi. Limpossibilité de prévoir sa réaction devant mes opinions ce serait le même chose que d´ignorer par complet sil-y-a entre nous dentente ou désaccord. Quand on étudie des cultures étrangères, nous savons que certains de leurs coutumes ne nous semblent étranges que dans la mesure où, comme le dit le môt lui-même de coutume, ils ne sont nullement étranges à ceux qui vivent sous leur empire. Aux yeux de ceux-ci, cest notre réaction de surprise qui semble étrange. Dans toute rélation personelle, la connaissance que nous jugeons avoir de nos prochains nest jamais pertinente si elle ne porte en soi des informations correctes concernant ce quils pensent de nous. Limage du prochain est pour ainsi dire bidiréctionnelle, et il nest que cette vision en arrière qui nous donne le centre de perspective de cette image-là. Sans un tel feedback, nous resterions demi-aveugles et désorientés comme une flèche qui vole dans les ombres, ayant oublié son cible. Cest à peu près la situation où je me trouve, en parlant dans une langue que je suppose être le Français sans savoir si elle lest aussi pour ceux qui mécoutent. La même chose se passe dans la politique: il ne nous est possible de comprendre une idéologie, un parti, une faction quelconque, que si nous avons une idée de ce que nos interpretations signifient de leur point de vue. En reduisant le prochain à la condition dun objet inerme, en lui dépossedant de sa capacité de nous juger e de nous ébranler, cest à dire, en lui ôtant sa force dêtre dangereux, nous navons plus de trait quà des marionettes qui se meuvent et parlent à notre bon gré. Jamais dans la connaissance de lhomme par lhomme la vertu dobjectivité correspond à un déplacement de lobservateur vers des hauteurs divines où il soit protegé de tout feedback, de toute possibilité dune réponse. Bien au contraire, ce déplacement-là ne serait quun rêve de la toute-puissance enfantine, labdication du sens des mésures et des proportions qui est le seul garant de lobjectivité de nos connaissances. Il est même épatant que ce rêve domnipotence ait eté consacré como lidéal même de lobjectitivé scientifique, que limpossibilité de déttacher lobservateur des choses observées ait eté deplorée en tant quun sérieux obstacle à la connaissance, tandis quelle est justement le garant de la realité de toute connaissance, le garant dun lien indissoluble entre le sujet el lobjet. D´autant plus, en aucun cas la reconnaissance de la necessité du feedback dépend de ce que le prochain soit envers nous dans une rélation de voisinage physique. Si un modeste journal dune petite ville Bresilienne publie des critiques à M. Lionel Jospin lesquelles M. Jospin ne lira jamais, même dans ce cas il faut que larticuliste prenne pour modèle de son argumentation linversion imaginaire des réaction possibles de M. Jospin. En toute connaissance que nous cherchons sur l'être humain, l'attente de la réciprocité est un besoin si pressant que nous pouvons la tenir pour présupposée. C'est seulement losqu'elle fait défaut qu'elle nous attire l'attention. À ces moments-là, l'impression d'incongruité sera d'autant plus imposante quant plus inconsciente sera lattente de réciprocité. Si fondamentale est cette attente, que la norme juridique des relations humaines a comme critère essentiel ce que le juriste brésilien Miguel Reale a nommé bilatéralité attributive. "Il y a bilatéralité attributive quand deux ou plus personnes sont en relation selon une proportion objective qui les autorise à prétendre ou à faire sûrement quelque chose. Quand un fait social présente ce genre de rapport, nous disons qu'il est juridique."1 D'après Reale, la différence entre les phénomènes juridiques et les non-juridiques économiques, psychologiques, etc. -, c'est que dans ceux-ci la bilatéralité n'est pas attributive, c'est-à-dire, la correspondance n'est pas assurée, elle n'obéit pas à un modèle uniforme ou obligatoire. Donc, c'est précisément, à ces sphères-là que l'effort de conjecturer et prévoir la réponse devient encore plus important, et cet effort est si souvent répété qu'il s'intègre dans l'ensemble des automatismes de la vie quotidienne et dans les routines de la connaissance scientifique sans demander une théorisation spéciale.
3. LE FEEDBACK, CONDITION DE TOUTE CONNAISANCE DE L´HOMME, DE LA NATURE ET DE DIEU. Aussi devant les objets de la nature et il m'arrive maintenant que Eugen Rosenstock-Huessy définissait la nature en tant que "le monde moins la parole" -, notre confiance dans la réussite de nos idées se soutient totalement sur la certitude que les êtres naturels réagiraient d'une manière déterminée (et non pas indéterminée) à notre comportement: je sais qu'un chien est féroce parce que je connais le feedback qu'il me donnerait si je m'aprochais de lui fondé sur l'hypothèse qu'il ne le serait pas. Dans toutes les circonstances il est essentiel d´avoir la connaissance de la réponse possible. La totale absence de la connaissance de la réponse possible équivaut à la stupeur devant un énigme incompréhensible. Toute la difficulté que nous avons de connaître Dieu est précisément dans l'impossibilité de prévoir la réponse que Lui il donnerait à nos actes ou à nos avis. L'absence d'une réponse prévisible mène au désespoir l'homme qui s'engage dans la quête de la connaissance de Dieu. Que ce soit dans l'étude de l'homme, de la nature ou de Dieu, la réponse offre le centre de perspective et la mesure globale du cadre de notre vision des choses. Lune des differences majeures qui signalent le passage du mechanicisme classique à la science contemporaine est justement dans le fait que les hommes de science ont abandonné le projet de nous rendre une "image" du monde en tant que pur objet, pour lui substituer limage mouvante dune interaction et dune mutuelle constitution de lobservateur et de la chose observée. Linteraction en tant que modèle a ensuite rendu de brillants services dans les recherches écologiques et sest constituée finalement comme lun des pilliers du "nouveau paradigme" scientifique.
4. LHISTOIRE EN TANT QUE SPECTACLE Pour toutes ces raisons-là, il est très bizarre qu'en général le besoin de prendre en compte la reciprocité soit tellement méprisé par les études historiques et par la vision générale que notre culture a du passé humain. L'extension de ce mépris peut être évaluée par la réaction détrangeté par laquelle l'historien contemporain nous répondrait si nous linterrogeons sur ce qu'il imagine qu'Aristote ou Lao-Tsé ou encore Napoléon penseraient de ce quil nous dit à leur sujet. Et pourtant, si nous examinons bien les choses, cest sa réaction qui est étrange. N'est-il pas étonnant que les seuls objets que nous croyons pouvoir connaître en labsence de tout feedback, ce soient les hommes du passé? Est-ce que je peux m'orienter dans les mondes anciens sans autre guide que les opinions de mes contemporains? Dans quel tribunal du monde la déposition des témoins vaut quelque chose, dépourvue de toute confrontation avec la déposition de l'accusé? Aussi parfaite, scientifique ou réaliste que se prétende notre réconstitution du passé, elle ne réussit jamais quà en faire un spectacle, quelque chose quon voit et qui ne nous voit pas. Les morts sont à jamais exclus du dialogue, ils y sont les exclus par excellence. Ils ont des yeux mais ne voyent pas, ils ont des oreilles mais nécoutent point. Nous les épions par le trou de la serrure que nous appelons "lHistoire". Ils sont des objects inermes de notre passion de voir sans être vus, quen dernière instance est la même chose que de juger pour ne pas être jugés. Cette passion reçoit dans nos traités et nos thèses universitaires le nom dignifiant dobjectivité. Cest là peut-être le plus grand mensonge depuis le commencement du monde.
5. LA SUPRESSION DE LA PRÉSENCE HUMAINE Danciennes traditions ont eu toujours conscience dun dévoir envers les morts. Il navait rien à voir avec nos hommages paresseux et notre réconnaissance ambigüe dune "importance historique" qui nous donnerait sur eux le droit dune mésinterpretation au gré des convenances. Les vieilles traditions navaient pas la prétention de savoir sur les morts plus quils nen savaient eux-mêmes; encore moins de les juger du haut dune plénitude des temps, de les expliquer en fonction de tel théorie de lHistoire ou de tel méthode sociologique. Il ne sagissait jamais de fouiller à leur insu leurs motivations secrètes, de les réduire à des fantoches mus par des forces inconscientes, den faire en somme des objets. On les respectait, on écoutait leurs avis, ils étaient obéis parfois longtemps après leur départ dici bas. Ils étaient des présences humaines, ils avaient droit de cité parmi les vivants, ils faisaient écouter leurs voix dans les assemblées. On les comprennait, en somme, tels quils se comprennaient eux-mêmes de leur vivant. Nest-ce pas la plus haute compréhension que lon puisse avoir de son prochain? La confiance aveugle que nous faisons aux progrès de la science historique ne nous éloigne-t-elle de plus en plus de la connaissance de lidentité concrète de nos aïeux, dans la mesure où lampliation exagerée du décor rend impossible un dialogue avec des êtres réduits artificieusement aux proportions de grains de sable? La façon même dont nous cherchons à donner aux actions et aux mots des temps passés un "sens présent", dans lillusion de les "revivifier" généreusement, consiste presque toujours à leur attribuer des intentions fort eloignées de celles de leurs protagonistes. Nous disons par exemple, comme s´il en allait de soi, que "Descartes inaugura le subjectivisme moderne". Cest attribuer à Descartes ce que dautres ont fait de lui à son insu. Descartes lui-même ne se reconnaitraît point dans ce portrait, tout fait de linsertion de sa personne, de sa vie et de ses pensées dans le cadre majeur de cycles historiques qui de son vivant ne sétaient accomplis quà moitié dans le meilleur des cas et qui lui étaient parfaitement étrangers. Les sciences historiques sont-elles condamnées à ne pas comprendre les hommes du passé sans faire de sujets humains des purs objets, sans dissoudre leur physiognomie dans celle de leurs descendants presque toujours infidèles? Je ne me sens nullement qualifié pour donner à cette question une réponse générale. Mais un seul exemple, pris dans un champs spécial qui mest plus accessible, cest-à-dire à lhistoire de la philosophie, peut illustrer la direction dans laquelle il faut, à mon avis, chercher la réponse. Quiconque sapproche des études sur la pensée grecque se surprend de voir les conflits entre des interprétations mutuellement excludentes de la philosophie de Platon, ou dAristote, traverser des siècles et des millénaires sans sapprocher le moins du monde dune résolution. Au contraire, ce sont les questions et les doutes et les points de vue qui se multiplient, prennant souvent des formes nouvelles et imprévues. Il nest quau seul point de vue quantitatif que celà peut être dit un progrès. Tout compte fait, le résultat de toutes ces controverses nest dans la plupart des cas que léparpillement de lobjet de recherche en une poussière miroitante dimages, chacune delles assurant dêtre "le vrai Platon" ou "le vrai Aristote". Tout le long de ce trajet, on peut discerner le retour cyclique de gigantesques essais de reconstruction, qui périodiquement restaurent lunité de lobjet et offrent aux siècles suivants un champs unifié où les recherches ne sont plus une confrontation aveugle de thèses inconciliables, mais une collaboration organisée et féconde. Pour ce qui concerne Aristote, ces moments-là nont été que deux, si l´on se limite au champs Occidental: le XIIIe. Siècle et notre propre temps. À la première de ces époques, la synthèse daristotélisme et de christianisme inaugurée par St. Albert le Grand et par St. Thomas dAquin ouvra le champs à un prodigieux essor des études aristotéliciennes, qui se prolongea jusquà Leibnitz. À notre siècle, la rédécouverte de quelques thèmes aristotéliciens au sein de la moderne science physique et biologique, ainsi que le retour du thème des rélations de léthique et de la politique, nous donnent la promesse dextraordinaires aproffondissements de notre compréhension de la philosophie du mâitre dEstagire. Ce quil-y-a en commun entre ces deux remarquables évenéments séparés par sept siècles de distance, se sont deux choses: 1. Ni lune ni lautre ont été des oeuvres dhistoriens. 2. En chacune delles il ne sagissait pas daproffondir la connaissance de la philosophie dAristote, den obtenir une description plus complète ou une interprétation plus rigoureuse, mais détudier des questions du jour à la lumière dAristote. Il ne sagissait dinterpreter Aristote, mais de se laisser interpréter par lui. Il est aujourdhui bien clair que le résultat et la vraie nouveauté des efforts de St. Thomas na pas été celui de christianiser Aristote, ce qui était dailleurs parfeitament dispensable une fois que Thomas sétait persuadé de laccord essentiel de laristotélisme avec la foi chrétienne, mais, bien au contraire, celui daristoteliser le chistianisme, donnant à lexpression du dogme la forme dun système déductif, ce que rien dans lévolution du christianisme jusqualors laissait prévoir et qui allait produire pour lhistoire subséquente de lÉglise les plus vastes conséquences. Quant au renouveau aristotélicien que nous voyons de nos jours, il nest pas surprennant quil soit en grand partie loeuvre de physiciens et de biologues, qui napprochent pas les textes du maître en quête dune vision historique de la pensée antique, mais dune vision aristotélicienne de leur propre science. Mais, tandis que cela se déroule devant nos yeux, quest-ce qui se passe avec Aristote dans le champs des études dhistoire de la philosophie proprement dite? Pendant presque tout en siècle, des historiens se sont battus en vain autour des hypothèses génétiques et des questions de méthode soulevées en 1928 par Werner Jaeger, sans trouver une voie de solution. Aujourdhui comme en 1928 les deux partis, le génétique et le systématique, ont des combattants de valeur qui se multiplient en des efforts dialectiques dune grande élégance, qui ne parviennent jamais à persuader le parti contraire2. Pour quoi les choses se passent-elles comme ça? La réponse est dune évidence presque scandaleuse: les historiens cherchent limage dun Aristote grec, dun Aristote de son temps, dun Aristote descriptible et plus ou moins fermé, dun Aristote devenu chose, tandis que les biologues et les physiciens cherchent un interlocuteur vivant, un interlocuteur capable de venir en leurs secours, donc de les juger, de juger l´état de leur science. En inversant les termes mais pas le sens dune sentence célèbre du Prophète arabe, il faut extraire de ces faits-là la conclusion inéxorable: Seul celui qui vous peut nuire peut aussi vous aider. Celui qui ne présente pour vous le moindre danger ne vous peut servir quà des fins décoratifs. Je vous prie de ne minterpreter à rebours. Je ne censure nullement les efforts des historiens, qui sont parfaitement à leur place. Ce que je dis cest que limage génerale que notre culture actuelle se fait du passé puise son inspiration, dune façon presque exclusive, dans le modèle des "historiens de laristotélisme", jamais dans celui de la "biologie aristotélisée". Soit dans léducation, soit dans la presse, soit dans les conflits idéologiques, soit dans le langage cotidien, nous ne nous reportons au passé de lhumanité que comme quelque chose dont on doit prendre fuite le plus vite possible, comme quelque chose que doit être abandonnée et fermée pour toujours au-dedans de son cadre temporel immuable et muet comme un cercueil chronologique, pour éviter à tout prix quelle reprenne vie et, se tenant debout devant nos yeux, nous juge nous condamne. Ce na pas été une coïncidence que la première et peut-être la plus célèbre réaction contre les abus de lhistoricisme ait été loeuvre dun penseur qui par la suite deviendrait la victime du germe dhistoricisme quil portait en lui à son insu. Je parle de Werner Jaeger lui-même. En essayant de restaurer la communication avec le passé de notre culture, il entreprit de faire de lidéal pédagogique des grecqs un modèle de valeur permanent, soustrait à lusure du temps. Mais cela démandait aussi, à son avis, quil fournit quelque preuve de lunité de la culture Occidentale, et il lui parût quil pouvait la trouver par lintermède de la théorie aristotélicienne (mais aussi goetheénne) de la "forme interne". Lidéal de lhomme de la philosophie de Platon serait donc la "forme interne" sous-jacente à tout le développement historique de notre culture. Voilà le rémède qui se révèle tout de suite plus dangereux que la maladie elle-même. Appliquer aux cultures et aux nations le concept de "forme interne", cest leur donner une sorte dunité biologique, substantielle, ce quaurait surpris fortement Aristote lui-même, et cest donc donner à leur developpement une forme similaire à celle du cours linéaire de la croissance et du vieillissement des organismes animaux, où il-ny-a jamais de retour en arrière. Cette contradiction de lidéal pédagogique de Jaeger nous montre à quel point
6. LA RÉTROPROJECTION HISTORIQUE À partir de ces considerations, jai essayé de formuler il-y-a quelques années une méthode dinvestigation quil ma paru pertinent de nommer la retroprojéction historique. Elle consisterait à faire du présent lobjet du jugement des hommes du passé, à envisager donc le passé non pas en tant quobjet, mais en tant quagent conscient qui nous voit et nous juge autant que nous le voyons et le jugeons nous mêmes. Nous pouvons nous demander maintenant si mon appel à un changement d'attitude de l'historien à l'égard des hommes du passé ne se soutient-il sur l'absurde hypothèse d'une résurrection ou d'un dialogue chimérique avec les morts, comme dans une séance de spiritisme. Mais il est évident qu'avec un grand marge de réussite nous pouvons facilement confronter notre interprétation du passé avec le jugement possible que les hommes du passé auraient fait d'elle, par trois moyens: 1. Le prolongement logique des conséquences de leurs opinions, jusqu'à ce qu'elles puissent être appliquées au cas spécifique de notre interprétation d'elles. 2. Le sondage des projections d'avenir implicites dans les actes et dans les mots de nos aïeux. 3. L´investigation des puissances dautoconscience que nous pouvons developper à partir des idées et des valeurs des temps passés.
7. LES QUATRE DISCOURS D´ARISTOTE Ce qui ma le plus directement mené à cet entreprise a eté le besoin dune nouvelle stratégie pour linvestigation que jétais en train de réaliser à propos dAristote, de ce que jappelle sa "théorie des quatre discours". Dans mon livre Aristote sous une perspective nouvelle jai soulevé la question dune unité théorique implicite soutenant lémergence de ses quatre sciences du discours humain. Aussi, Poétique, Rhétorique, Dialéctique et Analytique chez Aristote couleraient de la même source unitaire: dune doctrine générale de la crédibilité et de la preuve. Celle-ci, de sa part, aurait une rigoureuse homologie structurale avec la gnoséologie et la psychologie dAristote, posant ainsi les bases dune philosophie de la culture, dont une nouvelle théorie générale de linterdisciplinarité. Je ne suis guère parvenu à de telles conclusions à travers une "relecture" des textes du maître dEstagire à la lumière des connaissances actuelles et des méthodes modernes de la philologie et de lhistoire da la philosophie. Au contraire, jai essayé de me figurer ce quauraient pu être ses réponses à lui à certaines questions précises de lactualité concernant, à loccurrence, cet idéal typique de nos temps que nous appellons linterdisciplinarité. Comment se serait-il posé, disons, le problème que se pose le dualisme bachelardien qui affirme la coexistence dun univers des images poétiques e dun univers des lois rationelles? Loeuvre de Scott Buchannan Poetry and Mathematics, qui affirme lidentité profonde du poétique et du mathématique, laurait-il davantage satisfait? Il ma plutôt semblé que pour Aristote ni le dit dualisme bachelardien ni la fusion buchannienne nauraient suffit. Sa vision naurait pu être que celle dune conversion progressive de la Poétique en Analytique à travers la médiation inévitable de la Rhétorique et de la Dialéctique, telle conversion étant dans la nature même du procès cognitif comme conçu et décrit par lui, lequel préssupose la transformation des perceptions en schémas plastiques et de ceux-ci en des schémas eidétiques, base des concepts. Pour lui lapparente dualité se serait résolue dans une quaternité. Jallais avoir par la suite la joie inattendue de voir mes conclusions confirmées, par des méthodes fort diverses, dans les études, aussi remarquables lune que lautre, de Deborah Black et Salim Kemal sur le "syllogisme imaginatif" dans laristotelisme arabe3. Il m´est apparue alors comme évidente la fécondité dune méthode que je métais hasardeusement permise. Linversion du regard que je proposais, loin dêtre un caprice de philosophe, surgissait ainsi comme un outil délicat mais formidable à la fois pour lhistorien et le philologue. Il ne sagirait plus de voir le passé dans le miroir de lhistoire des idées selon limage que nous nous faisons à la fois deux et de nous mêmes; il sagirait aussi et surtout de suposer derrière ce miroir lexistence dun autre regard, vivant et actif, capable de nous donner au besoin une réponse autre que celle découlant nécéssairement de lidée que nous avons de nous mêmes e du passé. Passé vivant, aussi juste et précise que puisse être son image selon lhistorien le plus aigü et scrupuleux, ne serait pourtant pas encore notre lecture de lui; ce passé, sil est vivant de fait et de droit, aurait aussi une lecture à faire de nous, de nos lectures de lui. Le charactère vivant du passé ne se trouve point dans le réalisme de son image la plus complète et fidèle, autant que dans sa capacité de voir, donc de nous faire voir, notre image à nous. Où les meilleurs historiens ont réussi à faire venir à nous le passé, il leur resterait la tâche de nous conduire jusquà ce passé. Nous savons beaucoup de ce passé. Ce quil nous reste à faire cest connaître ce quil savait de nous, ce quiil sait de nous. En somme, si notre souci dobjectivité est quelque chose de plus quune simple réification du passé, il ne sagit pas que de savoir ce que nous pensons de Platon ou de Descartes, mais aussi ce que Platon ou Descartes auraient pensé de nous. Notre méthode se fonde dans le pressupposé que toute pensée humaine na de sens que dans le cadre dun futur projeté, desiré ou craint, e quil est donc toujours possible de juger le présent devant un tribunal des temps passés. Il sagit de corriger les exccès et les distortions inhérents à une confrontation où lun des antagonistes se trouve dêtre mis sous le couvercle dune confortable invisibilité. Sans nous soumettre à un tel jugement, sans nous exposer aux yeux des morts autant quils sont exposés aux notres, notre prétendue objectivité historique ne sera jamais quune illusion flatteuse. Beaucoup de temps et beaucoup defforts ont été dispensés pour que la science et la culture modernes devennaient libres dun ethnocentrisme naïf ou peut-être malin, mais dune malice naïve qui prennait par absolues et inconditionnées des valeurs que lévolution des faits historiques navait produites que comme des adaptations de lespèce humaine à des situations transitoires. Cependant, la neutralité axiologique à qui les sciences humaines se sont habituées depuis Max Weber et le rélativisme qui est devenu le premier commandement de la recherche anthropologique depuis Margaret Mead, ont produit, à la longue, la chûte dans un rélativisme doctrinal, dogmatique et absolutiste, lequel, en faisant de soi-même la seule vision acceptable du monde, ne resulte quen restaurer retroactivement le même ethnocentrisme, sous des pretextes différents, étant donné que seul lOccident moderne a pour croyance le relativisme et que toutes les autres cultures, quand elles se révoltent contre lui et défendent labsoluité de leurs valeurs réligieuses et de leur vision du monde, sont immédiatement condamnées comme "arrierées", "radicales", "fanatiques" et "fondamentalistes". Il ne leur reste, devant lautorité absolue du rélativiste, que la protestation impuissante du dominé envers le dominateur. Par ailleurs, le rélativisme des anthropologues et des sociologues na pris sous la protection de son refus de juger que quelques communautés privilegiées encore existantes aujourdhui, les indiens, par exemple, en refusant un similaire bénéfice aux cultures extinctes, aux temps anciens de notre propre culture et aux communautés de "fondamentalistes" de notre propre temps cest-à-dire, aux morts de mort physique et aux morts de mort métaphorique tous condamnés ensemble à se tenir muets et inermes devant la voix toute-puissante du rélativisme erigé en verité absolue. La révogation de lethnocentrisme a laissé intact le chronocentrisme qui est le germe duquel il renaît perpetuellement. Et ce nest pas par hasard que la plupart des communautés exclues du dialogue sous pretexte de fondamentalisme sont justement celles qui conservent le sens dun dialogue avec le passé, par exemple les musulmans, lex juifs orthodoxes, les catholiques traditionnalistes, des gens pour lesquelles la révélation coranique, le rencontre de Moïse et de Jéovah au Mont Sinaï, le sacrifice du Calvaire ne sont pas des événements dune autre époque, mais des actualités vivantes. Voilà comme le relativisme moderne qui professait faire tomber les murs du prejugé et de la discrimination finit par se constituer lui-même comme la forteresse de lexclusion. Et sil est vrai que chacune de ces communautés-là a aujourdhui le devoir de touver une voie de conciliation entre son amour des traditions et le desir doccuper une place dans un monde pluraliste, il ne lest moins que ce monde-ci a le devoir de faire de son relativisme quelque chose de mieux quun dogmatisme moderniste hypocrite et intolérant. Mais il est clair que le seul profit légitime quon peut obtenir du rélativisme, je veux dire dun rélativisme sérieux qui satienne aux limites de la méthodologie sans prétensions à devenir une autorité dogmatique, ce serait précisement celui de nous libérer de tout provincianisme, aussi spatial que temporel, celui delargir nos horizons et d e nous faire avancer vers une vision plus exate du cadre des rélations, où notre régard est inseré comme un acteur dans la scène, jamais comme un pur spectateur. La destinée idéale de tout rélativisme cest dêtre provisoire, cest de se transcender, de se transformer en autre chose, de mourir comme doute pour renaître comme certitude plus nuancée et plus vraie. Aussitôt que le relativisme nest plus un simple point de départ mais saffirme comme point darrivée, aussitôt quil nest plus une méthode mais saffirme comme doctrine, il devient le plus opressif et tyranique des dogmatismes, le plus injuste des juges, un magistrat invisible et omniprésent qui juge et condamne sous pretexte de sabstenir de juger, et qui donc nest jamais tenu responsable de ses redoutables véredicts4.
8. CONSÉQUENCES ÉTHIQUES ET POLITIQUES DE L´ÉXCLUSION DES MORTS Le refus dun dialogue dégal à égal avec les vivants dautrefois est le résidu dun historicisme perimé en théorie mais investi dune force nouvelle en tant quidéologie et pressuposé inconscient de limage du monde dominante en ce fin de siècle. Les conquêtes de la technique, la vitesse bouleversante des transformations politiques et sociales, la constitution dun marché global avec tous les changements psychologiques et sociales qui laccompagnent, tout celà est de nature à nous renfermer de plus en plus dans le présent, à rétrécir notre conscience historique, à nous faire voir lHistoire comme um cimitière de lirrélevant, donc à nous mettre pour ainsi dire hors du temps, cest à dire hors de nous-mêmes, dans un état dhypnose. Mais à mésure que le passé séloigne de nous, il nous devient chaque jour plus difficile de le prendre comme terme de comparaison, et une époque qui ne peut se comparer quavec elle méme est réduite à un état dautisme. Cest lorigine des abîmes dinconscience qui sillonent lespace de nos débats publics. Por ne donner quun seul exemple qui me semble pertinent au sujet de ce colloque: "Notre époque, qui se vante dêtre celle de la démocratie et de légalité, a troué entre les hommes des abysses de différences qui surpassent la force humaine de les transposer. Imbus de l'illusion égalitaire, nos contemporains croient que le monde chemine vers le nivellement des droits, sans se demander si cet objectif peut être réalisé par d'autres moyens que la concentration du pouvoir. Cette illusion les rend aveugles pour les réalités les plus évidentes, entre lesquelles celle de l'élitisation, sans précédents, des moyens de pouvoir. L'imaginaire moderne conçoit, par exemple, le seigneur féodal comme l'épitome du pouvoir personnel discrétionnaire, et il ne se rend pas compte que le seigneur féodal était limité par toute sorte de liens et de compromis de loyauté mutuelle avec ses serfs, et en outre il n'avait d'autres moyens de violence que quelques chevaliers armés d'épée, de lance, d'arc et de flèche; un homme parmi d'autres, tout le monde le voyait à la campagne et au village, il marchait ou chevauchait côté à côté de son serf, quelquefois en l'amenant en croupe, en rentrant de la taverne où tous deux s´énivraient ensemble, et, dans les plaines immenses où son cri se perdait au loin, il pouvait alors être attrapé, inerme, dans un cas de grave offense, par une lame vengeresse. Par la fourche du paysan. Par un couteau de cuisine. En comparaison avec lui, aujourd´hui, l'homme du pouvoir est mis à une telle distance des dominés, que sa position se ressemble à celle d´un dieu devant les mortel. D'abord, les gens du pouvoir sont isolés de nous geographiquement: ils habitent les grands immeubles, entourés de portes éléctroniques, d'alarmes, de gardiens armés, de meutes de chiens féroces. Nous n'y pouvons pas entrer. Deuxièmement, son temps vaut de l'argent, plus d'argent que nous n´en avons; parler avec l'un d'eux c'est une aventure qui demande la traversée d'infinies barrières bureaucratiques, des mois d'attente et la possibilité d'être reçu par un auxiliaire doté d'infaillibles excuses. Troisièmement, les occupants nominaux des hautes fonctions ne sont pas toujours les vrais détenteurs du pouvoir: il y a des fortunes occultes, des autorités occultes, des causes occultes, et nos demandes, nos imprécations et mêmes nos coups de feu risquent d'attraper une façade inoffensive, laissant échapper le vrai destinataire que nous ne connaissons pas. Nous nous perdons dans la trame si compliquée des hiérarchies sociales modernes, et nous avons la raison d'envier le serf de la glèbe, qui avait au moins le droit de savoir qui était son maître. Après deux siècles de démocratie, d'égalitairisme, de droits humains, d'État d'assistance sociale, de socialisme et de progressime, voilà la part qui nous est réservée: les hommes du pouvoir planent au-dessus de nous dans un nuage d'or divinement inaccessible. Voilà comment le progrès des droits nominaux ne se fait pas accompagné nécessairement d'une augmentation des possibilités réelles."5 La distance qui sépare, dans nos débats courants, les concepts et les états de fait, donne quelquefois à la vie intellectuelle contemporaine lallure dun dialogue de fous. Tout cela provient de l´absolutisation du temps, qui cause la perte de la perspective historique, donc notre progressive incapacité de nous mésurer. Après avoir taisés les hommes des autres temps, notre époque nadmets de comparaison quavec elle-même, et, prisonnière de sa singularité absolue, elle finit par devenir invisible et incompréhensible à soi-même, étant donné que, comme le disait laristotélisme médieval, individuum est ineffabile. La perte du dialogue avec les vivants des siècles passés précède la perte de la communication avec nous-mêmes, et, du haut dune prétendue plénitude des temps, nous tombons dans labîme dune inconscience noire. Retrouver le dialogue avec le passé c´est rétrouver le sens de lunité de lespèce humaine, et ce serait de la folie que de prétendre reintégrer à lhumanité ce groupe-ci ou ce groupe-là, qui sont aujoudhui parmi les exclus et les discriminés, sans éliminer auparavant la discrimination de toute lhumanité qui nous est précédée. Lhomme qui, ne pouvant parler, nest pas en mesure de mettre en question ce que nous disons de lui, est pour nous comme les morts pour les vivants. Mais aussitôt que nous nous rendons compte que cette analogie est plus quune analogie, quelle traduit la relation réelle et éféctive que nous avons avec les morts, il est juste de nous demander si lexclusion qui réduit métaphoriquement les exclus à la condition des morts ne se fonde-t-elle pas dans une exclusion préalable, littérale et effective, des morts de lassemblée des hommes parlants. Nétions-nous pas sourds aux voix des morts, nous le serions difficilement aux voix de ceux que nous réduisons à la condition dêtre comme des morts. Si lelóignement physique total et définitif nétait pas suffisant à étoufer le cri des hommes, que dire des éloignements partiels et contingents de race, de classe, de croyance, de nation? Quimporte en fin des comptes la discrimination, lexclusion de tel groupe ou tel autre, si le chronocentrisme de notre culture exclue et discrimine presque toute lhumanité? Il ne serait peut-être pas excessif de nous demander si les discriminations partielles ne seraient-elles que des expressions mineures et localisées dune générale discrimination de lhomme muet par lhomme parlant. Des absents par les présents. Des morts par les vivants. Le primat du moment qui passe sur toute lhistoire humaine nest pas quun défaut de perspective, un manque de réalisme; il est aussi le primat du moi sur lautre, des interêts imédiats sur les exigences de la raison et de lamour au prochain. Si dans notre vie personelle limmédiatisme est intimement associé à legoïsme, porquoi ne le serait-il pas sur le plan majeur de lHistoire et de la societé? D´autant plus, les exclusions et les discriminations nétant que lexpression dune sorte degoïsme social, il nest pas raisonnable de pretendre leur donner combat et en même temps preserver à labri de tout attaque legoïsme historique et temporel qui est à la racine du chronocentrisme. Si nos investigations et nos débats concernant les procès dexclusion et de discrimination dans nos societés actuelles ne prennent pas en compte ces questions que je viens de soulever, ils risquent de nous jetter dans une inconscience historique plus profonde encore.
NOTES
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